Préface : A propos des victimes du divorce…, par Evelyne Sullerot

Le divorce est un droit. Encore faut-il ne l’exercer qu’à bon escient, en personne avertie et responsable. Cet excellent guide permettra aux candidats au divorce, quelles que soient leurs situations, d’éviter bien des écueils au cours d’un parcours épuisant face à une justice débordée ? mais le traité de Franck MEJEAN n’est pas seulement un facilitateur de séparation. Il invite aussi à réfléchir aux conséquences plus lointaines d’une démarche que certains n’envisagent que comme une libération qu’ils sont pressés de voir aboutir.

Le divorce est une liberté.
Quand il n’existait pas ou était très difficile, les plus forts (presque tous des hommes) parvenaient à faire du mariage une prison dans laquelle ils esclavagisaient les plus faibles (surtout les femmes sans fortune, sans métier et avec enfants). La société se montrait très dure envers ceux et celles qui parvenaient à rompre les liens du mariage, qu’on soupçonnait du pire, et les enfants de divorcés, qui étaient regardés comme marqués d’une tare.

Aussi faut-il savoir apprécier qu’aujourd’hui des individus libres choisissent leur vie privée, unions et désunions. Le mariage n’est plus une geôle dont on ne peut s’échapper. Les enfants de divorcés ne sont plus stigmatisés. Cependant, hélas ! même fort bien acceptés par la société, même banalisés, les divorces font des victimes, très nombreuses parce que les séparations sont de plus en plus fréquentes, et parce que la justice est de plus en plus lente quand il s’agit de redresser des situations familiales détériorées à la suite d’un divorce mal préparé ou mal vécu. On peut même se demander si certaines de ces situations douloureuses pourront jamais être réparées par la justice.

Mieux vaut donc prévenir ce qui ne peut être guéri. Pour éviter les désastres d’après-divorce, Franck MEJEAN éclaire de ses conseils de juriste les procédures et leurs pièges. A la sociologue que je suis revient d’identifier les victimes potentielles des instabilités familiales mal gérées.

D’une part, les parents écartés de la vie et de l’éducation de leurs enfants par un conjoint vindicatif, ou trop possessif ou trop assuré d’être le seul « bon parent ». Durant tout le dernier quant du XXe siècle, ce furent surtout les hommes qui se sont retrouvés dépossédés de leur fonction paternelle, réduits à n’être que des payeurs de pensions et des pères très occasionnels de vacances. Les femmes, que la contraception rendait maîtresse de leur fécondité, étaient devenus les décideuses dans la sphère familiale, et c’était elles, en écrasante majorité, qui demandaient le divorce, et la garde des enfants. Beaucoup de pères exclus en ont été gravement et durablement déstabilisés : dépressions, suivies souvent de chômage, ou même de suicides. La société s’est montrée longtemps indifférente à leur souffrance. La mère étant là pour s’occuper des enfants, les juges les priaient de se tenir tranquilles à leur place. Or, la place d’un père comme celle d’une mère, doit être la plus proche possible de son enfant. On peut divorcer d’un conjoint, mais on ne peut pas divorcer de son enfant, car on est père ou mère pour la vie. La loi aujourd’hui a enfin changé et rappelle que tout enfant a deux parents qui ont les mêmes droits et les mêmes responsabilités après le divorce. Lors de la séparation, tout parent doit quand même rester vigilant et veiller à assurer sa pleine responsabilité parentale durant toute la minorité de ses enfants. Sinon, il leur portera tort et il s’infligera à lui-même une blessure irréparable.

D’autre part, les victimes du divorce ont été, durant les mêmes années, les enfants, surtout les enfants séparés d’un de leurs parents, le père le plus souvent. En 1994, on comptait déjà deux millions d’enfants séparés de leur père, dont 40% ne le voyaient jamais ou moins d’une fois par mois. S’il est devenu banal d’être, à l’école, enfant de divorcés, la séparation de ses parents n’est jamais banale pour un enfant. Je laisserai aux psychologues le soin de rendre compte de ce qu’il ressent. Je puis seulement avancer des preuves statistiques du handicap qu’a représenté à la fin du siècle dernier, pour des millions d’enfants, le fait de ne pas vivre avec leurs deux parents. Une très importante étude du ministère de la Santé effectuée en 1998 sur plus de 4 000 adolescents de 12 à 19 ans a établi que ceux qui vivaient dans des foyers recomposés ou dans des foyers monoparentaux étaient proportionnellement les plus enclins à consommer tabac, alcool et cannabis, ou des tranquillisants, à manquer la classe, à avoir des comportements anorexiques ou boulimiques, des insomnies, des idées de suicide, à avouer avoir été mêlés, seuls ou en groupe, en tant qu’acteur ou que victime à des violences, à savoir une vie sexuelle très précoce et très instable, etc.

En 2002, la thèse de Paul Archambault sur Le devenir des enfants de familles dissociées, basée sur 18 000 biographies de jeunes interviewés par l’INSEE, montrait que ceux dont les parents s’étaient séparés alors qu’ils étaient encore mineurs n’atteignaient pas les mêmes niveaux d’éducation que ceux de même origine sociale dont les parents étaient restés unis. Etaient affectés par ce handicap les résultats scolaires, les réussites au baccalauréat, la nature et la durée des études supérieures, -quel que fût le niveau d’éducation de la mère auprès de qui ils vivaient.

Le diagnostic commence d’être fait, il ne doit pas conduire au découragement les parents qui ont bien le droit de divorcer. Mais bien plutôt il doit mobiliser leur sens des responsabilités. Même divorcés, ils restent un couple parental, l’irremplaçable mère et l’irremplaçable père de leurs enfants communs, dont ils doivent, même séparés, parvenir à assurer tous deux l’éducation.

C’est le défi du siècle. Qu’ils ne comptent pas trop sur le système judiciaire pour organiser l’avenir de leurs enfants. Qu’ils ne l’utilisent pas pour se faire la guerre, ce dont leurs enfants pâtiraient. Le divorce doit demeurer une liberté, et réduire le nombre de ses victimes.

Evelyne SULLEROT,

Sociologue, membre honoraire
Du Conseil économique et social
Correspondant de l’Institut.